À Bruxelles, la question des trottinettes électriques en libre-service s’impose désormais comme un enjeu majeur de mobilité urbaine, de sécurité et de partage de l’espace public. Alors que ces engins ont longtemps incarné une alternative souple aux trajets courts, leur multiplication a aussi révélé des limites difficiles à ignorer. Accidents en hausse, stationnements gênants, tensions avec les piétons et modèle économique fragilisé nourrissent une décision politique forte. L’interdiction annoncée pour 2027 marque un tournant stratégique pour la capitale belge, appelée à repenser ses déplacements quotidiens, ses priorités publiques et l’avenir des mobilités partagées dans une perspective plus durable et cohérente locale.
Bruxelles tourne la page des trottinettes partagées en 2027
La Région bruxelloise a tranché : les trottinettes électriques en libre-service seront interdites à partir de 2027. L’annonce, portée par le chef du gouvernement régional Boris Dilliès, marque un tournant net dans la politique de mobilité urbaine à Bruxelles. Les licences actuellement accordées aux opérateurs Bolt et Dott arriveront à échéance fin 2026 et ne seront pas renouvelées pour ce service.
La décision repose sur un constat assumé par les autorités : trop d’accidents, trop de nuisances, trop d’abus. En quelques années, les trottinettes partagées s’étaient imposées dans le paysage bruxellois comme une solution rapide pour les trajets courts. Mais leur usage massif, parfois désordonné, a aussi alimenté une opposition croissante parmi les riverains, les associations de piétons et une partie des responsables politiques.
Bruxelles ne bannit toutefois pas toute forme de mobilité partagée. Les vélos en libre-service resteront autorisés, signe que la Région ne renonce pas aux alternatives à la voiture, mais entend privilégier des modes jugés plus sûrs, plus encadrables et mieux intégrés à l’espace public.
Accidents de trottinettes à Bruxelles, le bilan qui a fait basculer la décision
Le principal argument avancé par le gouvernement régional concerne la sécurité. En 2025, 666 personnes ont été blessées à Bruxelles dans des accidents impliquant des trottinettes électriques, selon les chiffres communiqués par la Région. Ce total représente une hausse de 26 % par rapport à l’année précédente, une progression qualifiée d’« inquiétante » par les autorités.
Ce bilan a pesé lourd dans l’arbitrage politique. Les accidents de trottinettes touchent souvent des usagers jeunes, mais aussi des piétons, des cyclistes ou des automobilistes confrontés à des comportements imprévisibles. Circulation sur les trottoirs, vitesse excessive, conduite à deux, non-respect des feux ou absence de casque : les situations à risque se sont multipliées dans une ville déjà marquée par une forte densité de circulation.
Pour les défenseurs de l’interdiction, le problème ne tient pas uniquement à l’engin lui-même, mais à l’usage difficilement contrôlable du libre-service sans station fixe. Les campagnes de sensibilisation, les limitations techniques et les rappels au règlement n’ont pas suffi à inverser la tendance. Dans ce contexte, l’interdiction à partir de 2027 apparaît comme une réponse radicale, mais assumée.
Trottoirs encombrés et nuisances, l’autre dossier noir des trottinettes partagées
Au-delà des accidents, les trottinettes partagées à Bruxelles ont cristallisé les critiques autour de l’occupation de l’espace public. Les autorités régionales dénoncent des engins « mal stationnés » qui entravent régulièrement la circulation des autres usagers. Pour les piétons, les personnes âgées, les parents avec poussette ou les personnes à mobilité réduite, ces obstacles répétés ont transformé certains trottoirs en parcours d’évitement.
Le problème est particulièrement visible dans les quartiers centraux, près des gares, des stations de métro, des zones touristiques et des rues commerçantes. Une trottinette abandonnée au milieu d’un passage peut suffire à bloquer un cheminement. Plusieurs, alignées sans ordre ou renversées, renforcent le sentiment de désordre urbain. C’est cette accumulation de micro-nuisances qui a nourri le rejet d’une partie de la population.
La Région évoque également des usages abusifs, dont certains à des fins criminelles. Les trottinettes en libre-service, faciles à localiser et rapides à déverrouiller, auraient parfois été utilisées pour des déplacements liés à des activités illégales. Sans en faire l’unique cause de l’interdiction, cet élément a renforcé l’idée d’un service difficile à maîtriser dans l’espace bruxellois.
Bolt, Dott et emplois menacés, le revers économique de l’interdiction
L’interdiction annoncée ne produit pas seulement un débat sur la sécurité ou l’espace public. Elle ouvre aussi un front économique. Les opérateurs Bolt et Dott, actuellement actifs à Bruxelles, ont dénoncé une mesure qu’ils jugent disproportionnée. Leur activité repose sur l’exploitation, la maintenance, la recharge, le redéploiement et la gestion technique des flottes de trottinettes partagées.
Le syndicat ACV-CSC a vivement critiqué une décision qualifiée de « brutale », estimant qu’elle pourrait mettre en péril 60 emplois chez Dott. Selon l’organisation, une partie importante des travailleurs concernés serait peu qualifiée, ce qui rendrait leur réinsertion professionnelle plus complexe dans un marché de l’emploi déjà tendu pour certains profils.
Cette dimension sociale place le gouvernement régional face à une question délicate : comment concilier sécurité publique, régulation de l’espace urbain et préservation de l’activité économique ? Les entreprises du secteur pourraient tenter de réorienter leurs équipes vers les vélos partagés, la logistique légère ou d’autres services de mobilité. Mais cette transition n’a rien d’automatique. Pour les salariés, l’échéance de fin 2026 devient désormais un compte à rebours professionnel.
De Paris à Prague, Bruxelles rejoint les villes européennes qui freinent les trottinettes
La décision bruxelloise s’inscrit dans un mouvement plus large en Europe. Ces dernières années, plusieurs grandes villes ont choisi de durcir, limiter ou interdire les trottinettes électriques en libre-service. Paris a ouvert la voie en 2023 en devenant la première capitale européenne à bannir complètement ces engins partagés, après une consultation organisée par la mairie.
Madrid et Prague ont également adopté des mesures restrictives, chacune selon ses propres réalités urbaines. Partout, les arguments se ressemblent : accidents en hausse, stationnement anarchique, tensions avec les piétons, difficulté à faire respecter les règles et coût de la régulation. Les trottinettes, autrefois présentées comme le symbole d’une mobilité moderne, légère et décarbonée, sont désormais perçues par de nombreuses municipalités comme un service à bénéfice limité lorsque son encadrement échoue.
Bruxelles rejoint donc un club de villes qui ne rejettent pas nécessairement les mobilités douces, mais refusent le modèle du libre-service trop dispersé. Le signal envoyé aux opérateurs européens est clair : l’innovation urbaine ne suffit plus. Elle doit prouver sa compatibilité avec la sécurité, la propreté, l’accessibilité et la qualité de vie.
Après 2027, vélos et transports publics au défi de la mobilité bruxelloise
La disparition des trottinettes partagées ne réglera pas, à elle seule, les défis de déplacement dans la capitale belge. Après 2027, Bruxelles devra absorber une partie des trajets courts aujourd’hui réalisés en trottinette grâce à d’autres solutions. Les vélos en libre-service, qui seront maintenus, apparaissent comme les premiers bénéficiaires potentiels de cette réorientation.
Encore faudra-t-il que l’offre soit suffisante, bien répartie et accessible. Le succès dépendra aussi de la qualité des pistes cyclables, de la sécurité aux carrefours et de la capacité à rassurer les usagers occasionnels. Dans une ville où la voiture reste très présente, le report vers le vélo ne se décrète pas : il se construit par des infrastructures cohérentes et un service fiable.
Les transports publics bruxellois seront eux aussi sous pression. Métro, tram et bus devront répondre à la demande de mobilité fine, notamment pour les derniers kilomètres entre une station et une destination finale. L’enjeu sera d’éviter que l’interdiction des trottinettes ne pousse certains usagers vers la voiture. Pour Bruxelles, la prochaine étape consistera donc à transformer une interdiction en véritable stratégie de mobilité urbaine.


