À mesure que l’affaire Pegasus refait surface, une question sensible s’impose : la France a-t-elle envisagé d’acquérir un outil qu’elle soupçonnait déjà de viser ses propres responsables ? Les nouvelles révélations de Forbidden Stories éclairent un dossier mêlant cybersurveillance, renseignement, diplomatie et souveraineté numérique. Entre traces techniques analysées, arbitrages élyséens et tensions avec le Maroc, ce scandale dépasse le simple cadre technologique. Il interroge la capacité de l’État à protéger ses institutions, tout en définissant les limites acceptables des moyens offensifs dans une démocratie attachée aux libertés publiques et au contrôle judiciaire, face aux menaces hybrides contemporaines et aux risques d’abus persistants.
Pegasus en France, les révélations qui ébranlent l’État et relancent le scandale
Le dossier Pegasus en France revient au premier plan avec une force politique considérable : selon de nouvelles révélations du consortium Forbidden Stories, l’État français aurait non seulement été ciblé par le logiciel espion israélien, mais aurait aussi étudié son acquisition au moment même où plusieurs responsables gouvernementaux étaient potentiellement surveillés. Cette double lecture – victime possible et acheteur potentiel – donne à l’affaire une dimension institutionnelle explosive.
Au cœur du scandale figure Pegasus, outil développé par la société israélienne NSO Group, capable d’infiltrer un smartphone à distance, parfois sans interaction de l’utilisateur. Une fois installé, il peut accéder aux messages, aux photos, aux conversations chiffrées, au micro, à la caméra et aux données de géolocalisation. Pour un État, l’enjeu touche donc directement à la sécurité nationale, à la protection des communications sensibles et à la souveraineté numérique.
Ces nouvelles informations remettent sous pression l’Élysée, les services de renseignement et la diplomatie française. Elles posent une question simple, mais vertigineuse : comment un pays peut-il protéger ses institutions contre la cybersurveillance tout en examinant, en parallèle, les capacités offensives d’un outil aussi controversé ?
Ministres français espionnés, ce que les traces analysées par l’ANSSI révèlent
Les éléments techniques attribués à l’ANSSI, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, constituent l’un des points les plus sensibles de l’affaire. D’après les informations publiées, des traces de compromission auraient été détectées sur les téléphones de plusieurs membres du gouvernement français de l’époque, parmi lesquels Florence Parly, alors ministre des Armées, et Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale.
Ces analyses ne relèvent pas de simples soupçons politiques. Elles reposeraient sur des marqueurs numériques, des anomalies techniques et des indices compatibles avec des opérations de surveillance déjà associées à Pegasus. Dans ce type d’enquête, les experts recherchent notamment des connexions suspectes, des processus inconnus, des traces d’exploitation de failles iOS ou Android, ainsi que des comportements anormaux dans les journaux système.
L’affaire serait d’autant plus préoccupante que Sébastien Lecornu aurait lui aussi été ciblé dès juillet 2019, alors qu’il occupait le portefeuille des Collectivités territoriales. Si ces éléments se confirmaient judiciairement, ils démontreraient une vulnérabilité majeure au sommet de l’État. La cybersécurité des ministres français ne serait alors plus seulement une question technique, mais un sujet de contre-espionnage et de protection démocratique.
Quand la France étudiait l’achat du logiciel espion Pegasus
La révélation la plus paradoxale concerne l’intérêt supposé de plusieurs administrations françaises pour l’acquisition de Pegasus. Selon des auditions judiciaires citées par Forbidden Stories, la DGSI, la Direction du renseignement militaire et le ministère de la Justice auraient examiné, entre 2019 et 2020, les capacités opérationnelles du logiciel développé par NSO Group.
L’objectif évoqué aurait été strictement sécuritaire : disposer d’un outil puissant pour lutter contre le terrorisme, le narcotrafic, la criminalité organisée ou certaines menaces graves pesant sur le territoire national. Dans cette logique, Pegasus représentait un instrument d’interception avancé, capable de contourner le chiffrement des messageries en accédant directement au terminal ciblé.
Mais l’intérêt français aurait dépassé le simple stade de la curiosité technique. Le dirigeant de la société Syans, présentée comme intermédiaire de NSO en France, aurait indiqué aux enquêteurs que les discussions avaient atteint un niveau avancé, avec un montant d’acquisition envisagé entre 60 et 80 millions d’euros. Une somme qui illustre l’ampleur stratégique du projet.
Ce possible achat soulève une difficulté majeure : comment encadrer légalement un logiciel aussi intrusif dans un État de droit ? La question reste centrale pour toute politique de renseignement numérique.
Pourquoi l’Élysée aurait renoncé à Pegasus au nom de la souveraineté
Le projet d’acquisition de Pegasus par la France aurait finalement été abandonné à la fin de l’année 2020 après un arbitrage venu de l’Élysée. Selon plusieurs témoignages rapportés par le consortium d’enquête, Emmanuel Macron aurait privilégié deux arguments majeurs : la souveraineté technologique et le risque réputationnel pour l’État français.
Le premier motif est stratégique. Acheter un logiciel espion étranger, conçu par une entreprise israélienne et soumis à des autorisations d’exportation, aurait placé la France dans une forme de dépendance technologique. Pour un pays qui défend une doctrine de souveraineté numérique, cette situation aurait été difficile à justifier, surtout pour des opérations sensibles relevant du renseignement intérieur, militaire ou judiciaire.
Le second motif est politique. Pegasus était déjà associé à des accusations de surveillance de journalistes, d’opposants, d’avocats et de défenseurs des droits humains dans plusieurs pays. Son adoption par Paris aurait pu provoquer une crise publique, nourrir les soupçons de dérives et affaiblir la crédibilité française sur la protection des libertés fondamentales.
Ce renoncement montre que la puissance technologique ne suffit pas. Dans le domaine cyber, la décision dépend aussi de l’image internationale, du contrôle démocratique et de la confiance accordée aux institutions.
Affaire Pegasus Maroc, une visite officielle sous haute tension diplomatique
Les nouvelles révélations sur l’affaire Pegasus Maroc interviennent dans un contexte diplomatique particulièrement délicat. Alors que Sébastien Lecornu effectue une visite officielle au Maroc pour consolider le rapprochement entre Paris et Rabat, la publication de ces éléments ravive un contentieux ancien, jamais totalement dissipé entre les deux capitales.
Le Maroc a toujours rejeté fermement les accusations d’utilisation de Pegasus contre des responsables français, des journalistes ou des militants. Rabat conteste la fiabilité des enquêtes publiées depuis 2021 et réclame régulièrement la présentation de preuves jugées incontestables. De leur côté, les médias du consortium affirment s’appuyer sur des analyses techniques, des témoignages et des documents judiciaires.
La situation est d’autant plus sensible que la France cherche à préserver une relation stratégique avec le royaume chérifien. Coopération sécuritaire, lutte contre le terrorisme, migrations, économie, énergie, Sahara occidental : les dossiers bilatéraux sont nombreux et politiquement lourds. Dans ce contexte, le silence de l’entourage gouvernemental et du Quai d’Orsay traduit une volonté évidente de ne pas transformer l’affaire en crise ouverte.
Mais l’ombre de Pegasus complique le récit officiel d’un partenariat fondé sur la confiance. Elle rappelle que la cybersurveillance peut fragiliser durablement les équilibres diplomatiques.
Enquête judiciaire, opposants surveillés et défi majeur pour la cybersécurité française
L’affaire Pegasus reste au cœur d’une enquête judiciaire en France, mais les investigations se heurtent à un obstacle majeur : l’absence de coopération des autorités marocaines, selon les éléments rapportés par le consortium. Sans entraide judiciaire effective, l’identification formelle des donneurs d’ordre, des opérateurs et des chaînes de responsabilité demeure complexe.
Au-delà des responsables politiques français, l’enquête s’intéresse aussi à la surveillance présumée d’opposants, de journalistes et de défenseurs des droits humains. Le témoignage d’un ancien membre du renseignement intérieur marocain, présenté sous le pseudonyme de « Safir », décrit un dispositif de suivi ciblant des voix critiques. Ces accusations, contestées par Rabat, renforcent toutefois les interrogations sur l’usage de logiciels espions contre la société civile.
Pour la France, le défi est désormais double. Il faut d’abord protéger les hauts responsables publics, dont les téléphones contiennent des informations diplomatiques, militaires et personnelles hautement sensibles. Il faut ensuite bâtir une doctrine claire face aux outils de cybersurveillance offensive, entre nécessités sécuritaires, contrôle judiciaire et respect des libertés.
Cette affaire montre que la cybersécurité française ne peut plus se limiter à la protection des réseaux administratifs. Les smartphones, les messageries chiffrées et les terminaux individuels sont devenus des cibles stratégiques au cœur de la compétition internationale.

