À Versailles, la rencontre entre théâtre classique et intelligence artificielle a pris une forme aussi audacieuse qu’inattendue. Avec L’astrologue ou les faux présages, une comédie imaginée dans l’esprit de Molière, chercheurs, artistes et comédiens interrogent les frontières de la création, de l’imitation et du patrimoine vivant. Cette première, accueillie à l’Opéra Royal du Château de Versailles, ne se contente pas de reproduire des codes anciens : elle ouvre un débat très actuel sur la place des algorithmes dans l’écriture dramatique, la mise en scène et l’avenir des œuvres culturelles, entre fascination, prudence et questionnements sur notre rapport à l’auteur aujourd’hui encore.
Une comédie façon Molière créée par intelligence artificielle fait événement à Versailles
À l’Opéra Royal du Château de Versailles, L’astrologue ou les faux présages a provoqué la curiosité autant que l’étonnement : cette comédie inédite, conçue avec l’aide de l’intelligence artificielle, se présente comme une pièce que Molière aurait pu écrire s’il avait vécu après Le Malade imaginaire. Jouée le 5 mai, au lendemain de la cérémonie des Molières, la représentation a pris des allures d’événement culturel, entre hommage patrimonial et expérimentation technologique.
Le projet, porté par Sorbonne Université, le Théâtre Molière Sorbonne et le collectif d’artistes Obvious, ne se limite pas à une simple démonstration d’outil numérique. Il s’agit d’une tentative ambitieuse : faire dialoguer les codes du théâtre classique français avec les capacités génératives des modèles d’IA. Le résultat, présenté dans un lieu chargé d’histoire, a renforcé l’impression d’assister à une rencontre improbable entre le XVIIe siècle et les technologies les plus contemporaines.
À Versailles, le public n’a donc pas seulement découvert une curiosité littéraire. Il a vu naître une expérience scénique où création théâtrale, recherche universitaire et innovation numérique se rejoignent.
Molière Ex Machina, deux ans de recherche pour apprendre à l’IA à écrire comme Molière
Molière Ex Machina est le nom du programme qui a permis à l’IA de produire une comédie inspirée de l’écriture moliéresque. Derrière la pièce, il y a plus de deux ans de travail, d’essais, de corrections, de comparaisons et d’allers-retours entre chercheurs, artistes et spécialistes du théâtre classique. L’objectif n’était pas de demander à une machine d’écrire au hasard, mais de l’entraîner à comprendre une mécanique dramaturgique précise.
Le processus a mobilisé une connaissance fine de l’œuvre de Molière : rythme des répliques, construction des intrigues, typologie des personnages, comique de situation, satire sociale, vocabulaire et effets de scène. L’IA a d’abord produit une première ébauche très courte, insuffisante pour devenir une pièce complète. Les équipes ont alors guidé le système, ajusté les consignes et vérifié la cohérence du résultat.
Ce travail rappelle une réalité essentielle : l’IA générative peut produire du texte, mais elle ne possède ni discernement théâtral, ni sens artistique autonome. La création finale repose donc sur un dialogue continu entre calcul, expertise humaine et exigence littéraire.
Un astrologue imposteur, un père crédule et un mariage contrarié au cœur de la comédie
L’intrigue de L’astrologue ou les faux présages reprend les ressorts les plus efficaces de la comédie classique : un bourgeois naïf, une jeune fille amoureuse, un faux savant manipulateur et un mariage imposé qui menace le bonheur des amants. Au centre de l’histoire, Géronte, père fortuné et facilement impressionnable, accorde une confiance aveugle à Pseudoramus, astrologue prétendument inspiré par les astres.
Ce dernier profite de sa position pour orienter les décisions du maître de maison, jusqu’à recommander l’union de Lucille avec un perruquier endetté. La jeune femme, évidemment, aime un autre homme. À partir de ce conflit, la pièce déploie une mécanique familière aux amateurs de théâtre de Molière : quiproquos, ruses, faux discours savants et renversement final.
Le personnage de la servante, vive et stratège, joue un rôle décisif. À la manière des grandes figures féminines du répertoire moliéresque, elle observe, comprend et agit. Son intelligence pratique s’oppose à la crédulité des puissants, donnant à la comédie sa force satirique et son rythme.
Déclamation ancienne, musique baroque et costumes pour ressusciter le théâtre du XVIIe siècle
La singularité du spectacle tient aussi à sa volonté de restituer l’univers scénique du XVIIe siècle. Sur scène, les comédiens du Théâtre Molière Sorbonne ne jouent pas selon les conventions contemporaines : ils adoptent une déclamation ancienne, une gestuelle codifiée et une prononciation proche de celle que l’on attribue au théâtre du Grand Siècle.
Cette approche transforme immédiatement l’écoute. Certains sons surprennent, les finales se prononcent davantage, les intonations semblent plus marquées, presque chantées. Pour accompagner le public, des surtitres permettent de suivre les dialogues, comme lors d’une représentation d’opéra. Après quelques minutes, l’oreille s’habitue à cette langue à la fois familière et étrangère.
La musique baroque, les costumes et les décors renforcent cette immersion. Rien n’est laissé au hasard : couleurs, postures, déplacements, accompagnement instrumental et rythme des entrées participent à recréer une esthétique d’époque. Le spectacle ne cherche donc pas seulement à faire entendre un texte “à la manière de Molière”, mais à reconstituer une expérience théâtrale complète, où chaque détail soutient l’illusion historique.
Une imitation troublante de Molière qui ravive le débat sur l’art créé par IA
Le résultat frappe par sa capacité à évoquer l’écriture de Molière sans jamais être signé par lui. Les spectateurs reconnaissent des structures comiques, des types de personnages, des attaques contre les faux savants et une musicalité verbale qui rappellent fortement le dramaturge. C’est précisément cette ressemblance qui rend l’expérience fascinante, mais aussi dérangeante.
L’art créé par IA pose ici une question centrale : une œuvre peut-elle être considérée comme artistique lorsqu’elle naît d’un modèle entraîné sur des formes préexistantes, puis encadré par des humains ? Dans le cas de L’astrologue ou les faux présages, la réponse n’est ni simple ni définitive. L’IA a généré les dialogues, mais le projet, la direction, la sélection et la mise en scène relèvent d’une intention humaine.
Cette comédie agit donc comme un laboratoire public. Elle ne remplace pas Molière, elle interroge notre rapport à l’auteur, à l’imitation, au patrimoine et à la créativité. En donnant l’illusion d’une pièce retrouvée, elle oblige à regarder autrement ce que nous appelons une œuvre originale.
L’astrologue ou les faux présages arrive à Paris en juin 2026
Après sa première remarquée à Versailles, L’astrologue ou les faux présages doit poursuivre son parcours à Paris en juin 2026. La pièce sera notamment présentée le 20 juin dans le cadre de VivaTech, rendez-vous majeur consacré à l’innovation, avant plusieurs représentations prévues du 25 au 28 juin au Théâtre de la Cité Internationale, dans le 14e arrondissement.
Ce calendrier confirme la double identité du spectacle : un objet théâtral destiné aux amateurs de scène classique, mais aussi une démonstration artistique susceptible d’intéresser le monde de la technologie, de la recherche et de la création numérique. Le choix de VivaTech n’est pas anodin : il place la pièce au cœur des discussions sur l’avenir de l’intelligence artificielle dans les industries culturelles.
Les représentations parisiennes devraient permettre à un public plus large de découvrir cette expérience rare, entre reconstitution historique et écriture algorithmique. Les réservations et informations pratiques sont annoncées via les canaux de Sorbonne Université et du Théâtre Molière Sorbonne.

