La plus vieille expérience du monde attend sa 10e goutte

Depuis près d’un siècle, une simple substance noire captive la communauté scientifique et les curieux du monde entier. À l’université du Queensland, l’expérience de la goutte de poix défie notre perception du temps, de la matière et du mouvement. Cette démonstration unique révèle qu’un matériau apparemment solide peut, en réalité, s’écouler comme un fluide d’une lenteur extrême. Alors que la dixième goutte est attendue, cette expérience record rappelle combien la viscosité, la patience et l’observation peuvent transformer un phénomène discret en événement scientifique suivi à l’échelle internationale, presque en direct par tous les internautes fascinés par cette attente hors norme.

La plus vieille expérience scientifique en cours attend sa dixième goutte de poix

À l’université du Queensland, en Australie, une expérience presque centenaire mobilise encore les regards : l’expérience de la goutte de poix attend désormais la chute de sa dixième goutte. Lancée en 1927, elle est reconnue par le Guinness World Records comme la plus ancienne expérience de laboratoire toujours en cours. Son principe tient en une image simple, mais vertigineuse : une matière noire, semblable à un solide, s’écoule si lentement qu’une seule goutte peut mettre plus d’une décennie à tomber.

Depuis le début de l’expérience, seulement neuf gouttes se sont détachées. La dernière est tombée le 24 avril 2014, ce qui place aujourd’hui la dixième dans une zone d’attente particulièrement surveillée. Elle pourrait céder prochainement, sans que personne ne puisse prédire l’instant exact.

Ce dispositif fascine autant les physiciens que le grand public, car il transforme le temps scientifique en spectacle rare. Ici, rien ne va vite. Chaque variation de température, chaque millimètre d’allongement, chaque changement de forme devient un indice. La goutte de poix rappelle ainsi que certaines lois de la matière ne se révèlent qu’à l’échelle de plusieurs années.

La poix, ce faux solide qui s’écoule comme un fluide presque immobile

La poix intrigue parce qu’elle défie l’intuition : à température ambiante, elle paraît dure, cassante, presque minérale, alors qu’elle est en réalité un fluide extrêmement visqueux. On peut la briser au marteau, comme un solide, mais elle continue pourtant à s’écouler, très lentement, sous l’effet de la gravité. C’est précisément cette contradiction apparente qui fait d’elle l’une des matières les plus célèbres de la physique expérimentale.

Issue de dérivés du goudron, la poix est souvent présentée comme l’un des fluides les plus épais connus. Sa viscosité est estimée à environ 100 milliards de fois celle de l’eau. Autrement dit, si l’eau s’échappe instantanément d’un récipient percé, la poix, elle, semble hésiter pendant des années avant de former une goutte.

Cette lenteur extrême permet de mieux comprendre la notion de viscosité, c’est-à-dire la résistance d’un fluide à l’écoulement. Le miel, l’huile ou la lave sont visqueux à des degrés divers ; la poix, elle, pousse cette propriété à un niveau spectaculaire. Elle montre que les catégories “solide” et “liquide” sont parfois moins évidentes qu’elles n’en ont l’air.

Thomas Parnell et l’expérience née pour rendre visible l’invisible

L’expérience a été imaginée en 1927 par Thomas Parnell, premier professeur de physique de l’université du Queensland. Son objectif n’était pas de battre un record, mais de produire une démonstration pédagogique puissante : montrer que des matériaux apparemment ordinaires peuvent posséder des propriétés physiques déroutantes. La poix, dure en apparence mais fluide dans la durée, se prêtait parfaitement à cette mise en scène scientifique.

Pour préparer le dispositif, Parnell a chauffé la matière afin de la rendre suffisamment fluide pour être versée dans un entonnoir. Il l’a ensuite laissée refroidir et se stabiliser pendant plusieurs années. Ce n’est qu’en 1930 que l’entonnoir a été ouvert, permettant à la poix de commencer son interminable descente.

Le génie de cette expérience tient à sa simplicité. Aucun accélérateur de particules, aucun capteur sophistiqué à l’origine : seulement un entonnoir, un support, un récipient et beaucoup de patience. Pourtant, cette installation minimaliste rend visible un phénomène quasiment imperceptible à l’œil humain. Elle transforme une propriété abstraite, la viscosité de la poix, en événement observable, mesurable et mémorable.

Pourquoi une goutte de poix met des années à se détacher

Si une goutte de poix met entre sept et treize ans à tomber, c’est principalement en raison de sa viscosité exceptionnelle. La matière résiste fortement à l’écoulement : elle se déforme, s’étire et descend sous son propre poids, mais à une vitesse si faible que le mouvement devient presque invisible au quotidien. Le phénomène existe pourtant en permanence, même lorsque l’entonnoir semble figé.

La température joue aussi un rôle déterminant. L’expérience n’est pas conservée dans un environnement parfaitement contrôlé ; elle subit donc les variations saisonnières du bâtiment. Quand l’air se réchauffe, la poix devient légèrement moins visqueuse et peut s’écouler un peu plus vite. À l’inverse, un refroidissement, même modeste, accentue sa résistance et ralentit la formation de la goutte.

Les scientifiques ont également observé un allongement du délai depuis les dernières chutes. Plusieurs explications sont envisagées, notamment la diminution progressive de la pression exercée par la masse de poix encore présente dans l’entonnoir. Moins il y a de matière au-dessus, moins la poussée est forte. L’installation de la climatisation dans le bâtiment, dans les années 1980, pourrait aussi avoir contribué à rendre la poix plus froide, donc plus lente.

La malédiction des gouttes de poix jamais vues en direct

Le paradoxe le plus célèbre de cette expérience est presque romanesque : malgré près d’un siècle d’attente, personne n’a jamais vu directement une goutte de poix se détacher en temps réel. Les superviseurs successifs, de Thomas Parnell à John Mainstone, puis Andrew White, ont tous manqué l’instant décisif. À chaque fois, la chute a été constatée après coup, comme si la matière choisissait soigneusement son moment pour échapper aux témoins.

Cette série d’occasions manquées a nourri la réputation de “malédiction” de la goutte de poix. L’épisode le plus célèbre remonte à l’an 2000. Une caméra avait été installée pour enregistrer la huitième goutte, justement afin d’éviter une nouvelle frustration. Mais une panne de courant est survenue au pire moment, privant les chercheurs de la preuve vidéo attendue depuis des années.

La neuvième goutte, tombée en 2014, a bien été filmée, mais son détachement n’a pas offert la scène nette espérée. Elle est entrée en contact avec la queue de la goutte précédente, modifiant sa trajectoire et sa dynamique. Même capturée par la technologie, la poix a donc conservé une part de mystère.

Comment suivre en ligne la prochaine chute de la goutte de poix

La dixième goutte de poix peut aujourd’hui être observée depuis n’importe quel pays grâce à un flux vidéo en direct mis en place autour de l’expérience. L’université du Queensland permet aux internautes de surveiller l’entonnoir en continu, dans l’espoir d’assister enfin au moment exact où la goutte se séparera. Pour les curieux, les passionnés de sciences ou les amateurs d’événements insolites, c’est une attente lente, mais potentiellement historique.

Le site dédié à cette observation attire déjà une communauté mondiale. Des dizaines de milliers de personnes, venues de plus de 160 pays, se sont inscrites pour suivre la dixième goutte. La promesse est simple : être là, au bon moment, après des années d’immobilité apparente. Dans une époque dominée par l’instantané, cette expérience impose un autre rythme.

Pour maximiser ses chances, il suffit de consulter régulièrement la caméra en ligne et de suivre les communications officielles de l’université. La chute peut survenir demain, dans plusieurs semaines ou dans plusieurs mois. Et même après cette dixième goutte, l’histoire ne s’arrêtera pas : il resterait assez de poix pour prolonger l’expérience pendant encore environ un siècle.

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