Longtemps reléguée aux archives de la guerre froide, la question des déchets radioactifs immergés dans l’Atlantique revient au cœur de l’actualité scientifique. Les nouvelles explorations menées dans les abysses révèlent l’ampleur d’un héritage industriel encore mal connu, entre corrosion des fûts, traces de radionucléides et incertitudes écologiques. À plusieurs milliers de mètres de profondeur, ces conteneurs oubliés interrogent la capacité des États à surveiller durablement leurs déchets nucléaires. Cette enquête fait le point sur les découvertes récentes, les risques potentiels et les analyses attendues pour mesurer leur impact réel sur les écosystèmes profonds. Un dossier essentiel pour comprendre les enjeux.
Des milliers de fûts radioactifs retrouvés à 4 700 mètres sous l’Atlantique
À près de 4 700 mètres de profondeur, dans l’Atlantique Nord-Est, des scientifiques ont localisé plusieurs milliers de fûts de déchets radioactifs immergés il y a plusieurs décennies. Cette découverte relance une question longtemps restée en suspens : que sont devenus ces conteneurs déposés entre 1971 et 1982 par plusieurs pays européens, dans une zone abyssale rarement explorée depuis les études menées dans les années 1980 ?
Les campagnes océanographiques NODSSUM 2025 et 2026, conduites avec les moyens de la Flotte océanographique française et impliquant notamment le CNRS, ont permis de documenter une partie de ce cimetière sous-marin. Au total, plus de 200 000 fûts radioactifs auraient été immergés dans cette région, mais leur localisation précise, leur état réel et leur interaction avec le milieu profond restaient largement inconnus.
Les premières cartes obtenues montrent des alignements de barils, probablement liés aux trajectoires des navires de déversement. À cette profondeur, où la lumière ne pénètre jamais et où les processus biologiques sont lents, chaque donnée recueillie devient essentielle pour comprendre le devenir de ces déchets nucléaires en milieu marin profond.
Des conteneurs corrodés devenus refuges inquiétants pour la vie abyssale
Les observations réalisées au plus près des fûts révèlent un constat préoccupant : de nombreux conteneurs présentent un état avancé de corrosion, certains laissant même apparaître des matières répandues sur le fond marin. À près de cinq kilomètres sous la surface, ces structures métalliques, conçues pour contenir des déchets, se transforment peu à peu en éléments du paysage abyssal.
Mais le phénomène le plus marquant concerne leur colonisation par la faune. Des anémones, des éponges, des crabes et d’autres organismes des grands fonds se fixent ou circulent autour de ces fûts. Dans un environnement où les surfaces dures sont rares, ces conteneurs deviennent des supports artificiels, presque des récifs improvisés. Cette présence biologique pose une question centrale : ces organismes sont-ils exposés à des radionucléides transférés depuis les déchets ?
Les scientifiques comparent désormais les communautés vivant sur les fûts avec celles observées sur des habitats rocheux voisins. Cette approche doit permettre de distinguer ce qui relève d’une simple opportunité écologique – trouver un support solide – de ce qui pourrait traduire une modification durable des écosystèmes profonds. Le refuge, ici, pourrait aussi devenir une zone d’exposition invisible.
Des radionucléides détectés près des fûts confirment une radioactivité persistante
Les premières mesures de terrain confirment la présence de radionucléides artificiels à proximité des fûts immergés, signe que la radioactivité associée à ces déchets n’a pas disparu. Les instruments embarqués ont notamment détecté du cobalt 60 et du niobium 94, deux marqueurs directement liés aux déchets radioactifs, ainsi que du césium 137 et de l’américium 241.
Ces deux derniers éléments peuvent aussi provenir d’essais nucléaires atmosphériques ou d’accidents passés, mais les niveaux observés près des fûts apparaissent supérieurs au bruit de fond attendu dans les grands fonds. Cette différence renforce l’hypothèse d’une contribution locale des conteneurs dégradés.
Les scientifiques restent toutefois prudents : détecter des radionucléides ne signifie pas encore mesurer un impact biologique avéré. Il faut désormais comprendre leur mobilité, leur concentration dans les sédiments, leur présence éventuelle dans les organismes et leur capacité à entrer dans les chaînes alimentaires abyssales.
Sur le plan opérationnel, les contrôles radiologiques ont également permis de vérifier que les équipements, dont le sous-marin Nautile, n’étaient pas contaminés et que les niveaux mesurés ne posaient pas de problème majeur de radioprotection pour les équipes embarquées.
Ulyx et Nautile lèvent le voile sur les déchets radioactifs des abysses
Pour explorer cette zone extrême, les chercheurs ont combiné deux outils majeurs de la Flotte océanographique française : le robot autonome Ulyx et le sous-marin habité Nautile. Leur complémentarité a permis de passer d’une cartographie large à une inspection fine des fûts reposant sur le plancher océanique.
Ulyx, capable de plonger jusqu’à 6 000 mètres, a d’abord survolé les fonds à environ 70 mètres d’altitude afin d’acquérir des données sonar haute résolution. Sa précision, de l’ordre de quelques centimètres, a permis d’identifier des milliers d’objets cylindriques et de sélectionner des zones d’intérêt. Le robot s’est ensuite rapproché du fond, à moins de dix mètres, pour obtenir des images détaillées de certains conteneurs.
Le Nautile a pris le relais pour les observations directes et les prélèvements ciblés. Sédiments, eau, organismes, communautés microbiennes : chaque échantillon a été choisi pour documenter les échanges possibles entre les fûts et leur environnement immédiat. Cette méthode progressive, du repérage sonar à l’échantillonnage au contact, constitue une avancée majeure pour l’étude des déchets radioactifs en eaux profondes.
Une immense zone d’immersion reste presque inconnue malgré des milliers de fûts repérés
Malgré l’ampleur des découvertes, l’essentiel de la zone d’immersion demeure encore inconnu. Le secteur concerné couvre environ 14 500 kilomètres carrés, une surface considérable à explorer dans un environnement où chaque plongée, chaque relevé sonar et chaque prélèvement exigent une préparation lourde.
Lors de la campagne de cartographie, Ulyx a couvert près de 165 kilomètres carrés, soit moins de 2 % de la zone totale. Sur cette portion limitée, plus de 3 500 fûts ont déjà été localisés. Ce chiffre donne une idée de la densité potentielle des conteneurs et de l’ampleur du travail restant pour dresser un inventaire fiable.
Les fûts repérés semblent suivre des alignements cohérents avec les routes des navires ayant procédé aux immersions. Cette organisation apparente aide les chercheurs à reconstituer les opérations de déversement, mais elle ne suffit pas à déterminer l’état global des déchets.
La difficulté est double : cartographier un territoire abyssal immense et comprendre la variabilité des situations locales. Certains fûts peuvent être intacts, d’autres fortement corrodés, partiellement enfouis ou colonisés. Cette mosaïque rend indispensable une exploration progressive, méthodique et durable.
Les analyses à venir diront l’impact réel sur les écosystèmes profonds
Les prochains mois seront décisifs pour évaluer l’impact réel des déchets radioactifs sur les écosystèmes des grands fonds. Les campagnes ont permis de collecter un ensemble exceptionnel de données : images haute résolution, cartes sonar, sédiments, eau filtrée, poissons, anémones, concombres de mer et communautés microbiennes.
Les chercheurs vont désormais comparer les organismes vivant au contact des fûts avec ceux prélevés dans les zones voisines. L’objectif est d’identifier d’éventuelles différences de composition biologique, d’abondance, de contamination ou de fonctionnement écologique. Les analyses radiochimiques devront aussi quantifier les radionucléides présents dans les sédiments, l’eau et les tissus biologiques.
Un groupe de recherche français et international, associant notamment des équipes venues de Norvège, d’Allemagne et d’Espagne, participera à cette phase d’interprétation. Les résultats aideront à comprendre comment les radionucléides se dispersent, se fixent, se remobilisent ou entrent dans les organismes abyssaux.
Cette étude pourrait devenir l’une des références majeures en radioécologie des grands fonds marins. Elle permettra surtout de répondre à une interrogation restée ouverte depuis plus de quarante ans : ces fûts oubliés modifient-ils durablement la vie invisible des abysses ?


