À l’approche d’un procès annoncé comme historique, l’affaire Khalid Cheikh Mohammed ravive les blessures ouvertes par les attentats du 11-Septembre et les débats persistants autour de Guantánamo. Prévu en 2028, ce rendez-vous judiciaire majeur confronte les États-Unis à une double exigence: rendre justice aux victimes tout en répondant aux critiques sur la torture, les preuves contestées et la légitimité des commissions militaires. Entre mémoire nationale, enjeux antiterroristes et principes fondamentaux de l’État de droit, ce dossier incarne l’un des procès les plus sensibles de l’après-11-Septembre. Il interroge aussi la capacité d’une démocratie à juger ses ennemis dans un cadre crédible, durable.
Khalid Cheikh Mohammed sera jugé à Guantánamo pour les attentats du 11 septembre
Le procès de Khalid Cheikh Mohammed, présenté par les autorités américaines comme le cerveau présumé des attentats du 11 septembre 2001, doit s’ouvrir le 5 juin 2028 devant un tribunal militaire installé à Guantánamo. L’annonce marque une étape majeure dans l’un des dossiers judiciaires les plus sensibles de l’histoire récente des États-Unis, près de trois décennies après les attaques qui ont fait près de 3.000 morts à New York, Washington et en Pennsylvanie.
La date a été fixée après une succession de reports, de recours et de débats procéduraux qui ont longtemps empêché l’ouverture effective du procès. Le choix de Guantánamo, base militaire américaine située sur l’île de Cuba, confirme la volonté des autorités de maintenir cette affaire dans le cadre d’une juridiction militaire, malgré les critiques récurrentes d’organisations de défense des droits humains.
Pour les familles de victimes, cette échéance représente à la fois une attente de justice et une nouvelle incertitude. Car le calendrier reste fragile : les contentieux liés aux preuves, aux conditions de détention et aux interrogatoires passés pourraient encore peser lourdement sur la procédure.
KSM, de lieutenant d’Al Qaïda à accusé central du procès
Connu sous ses initiales KSM, Khalid Cheikh Mohammed occupe une place centrale dans le récit judiciaire américain des attentats du 11 septembre. Né au Pakistan et élevé au Koweït, il est décrit comme l’un des principaux lieutenants d’Oussama ben Laden au sein d’Al-Qaïda, l’organisation djihadiste responsable des attaques coordonnées contre les États-Unis.
Selon l’accusation, il aurait joué un rôle déterminant dans la conception, la planification et la coordination de l’opération, notamment dans le choix de détourner des avions de ligne pour frapper des cibles symboliques. Cette position supposée d’architecte opérationnel fait de lui l’accusé le plus emblématique du procès à venir.
Capturé en mars 2003 au Pakistan, Khalid Cheikh Mohammed a d’abord été détenu dans le cadre du programme secret de la CIA avant d’être transféré en septembre 2006 à Guantánamo. Depuis, son nom reste associé aux zones grises de la lutte antiterroriste américaine : renseignement clandestin, détention extrajudiciaire, interrogatoires coercitifs et justice militaire d’exception. Son parcours, au cœur de l’appareil d’Al-Qaïda puis du système pénal antiterroriste américain, résume à lui seul les fractures ouvertes après le 11-Septembre.
Terrorisme, coaccusés et peine de mort au cœur du dossier
Le procès ne concerne pas seulement Khalid Cheikh Mohammed. Deux coaccusés majeurs, Walid bin Attash et Mustafa al-Hawsawi, figurent également au cœur du dossier. Les trois hommes sont poursuivis pour terrorisme, meurtre et participation présumée à une conspiration ayant conduit à la mort de près de 3.000 personnes lors des attaques du 11 septembre 2001.
La question de la peine de mort domine une partie essentielle de la procédure. Les procureurs militaires américains ont longtemps défendu la possibilité de sanctions capitales, compte tenu de l’ampleur des crimes reprochés et de leur impact historique. À l’inverse, les avocats de la défense contestent la légitimité d’un tel procès, notamment en raison des traitements subis par les accusés avant leur arrivée à Guantánamo.
Les charges visent à établir non seulement une responsabilité individuelle, mais aussi une chaîne de commandement et de soutien logistique. Dans ce type de dossier, chaque élément compte : financement, déplacements, repérages, communications, préparation des exécutants. Pour l’accusation, il s’agit de démontrer une participation active à une opération terroriste mondiale. Pour la défense, l’enjeu consiste à réduire la portée des aveux et à contester la fiabilité des preuves obtenues dans un contexte de détention secrète.
Un accord annulé qui replonge le procès dans une longue impasse
L’annulation de l’accord de plaider coupable a profondément relancé l’incertitude autour du procès de Khalid Cheikh Mohammed et de ses coaccusés. Cet accord, conclu avec les autorités américaines, aurait vraisemblablement permis d’éviter la peine capitale en échange d’une reconnaissance de culpabilité. Sa remise en cause par une cour d’appel américaine a replacé le dossier sur une trajectoire judiciaire beaucoup plus longue et conflictuelle.
Ce rebondissement illustre la complexité d’une procédure engagée depuis des années sans parvenir à un jugement définitif. À chaque avancée apparente répondent de nouveaux recours, des contestations sur la compétence du tribunal militaire ou des débats sur les conditions dans lesquelles les accusés ont été détenus et interrogés.
Pour les familles de victimes, l’annulation de l’accord a été perçue de manière contrastée. Certains y voient la possibilité d’un procès complet, public et plus conforme à la gravité historique des attentats. D’autres redoutent au contraire un nouveau cycle de délais, de batailles procédurales et d’audiences techniques qui éloignent encore la perspective d’un verdict.
Dans ce dossier, la justice américaine avance donc sur une ligne étroite : préserver l’exigence de sanction, garantir une procédure défendable et éviter que le procès ne se transforme en symbole d’un système incapable de juger ses accusés les plus connus.
Torture et waterboarding, les preuves qui fragilisent l’accusation
La principale faiblesse du dossier réside dans les méthodes utilisées contre Khalid Cheikh Mohammed avant son transfert à Guantánamo. Détenu dans des prisons secrètes de la CIA, notamment en Europe, il a été soumis à des interrogatoires coercitifs, dont le waterboarding, technique de noyade simulée dénoncée comme une forme de torture. Selon les éléments connus, KSM aurait subi cette pratique 183 fois en quatre semaines.
Cette réalité judiciaire empoisonne la procédure. La défense soutient que les déclarations obtenues sous la contrainte, ou dans le prolongement de ces traitements, ne peuvent pas être retenues comme preuves fiables. L’accusation, elle, doit démontrer que ses éléments les plus importants reposent sur des sources indépendantes, non contaminées par les interrogatoires illégaux.
Le débat dépasse le cas de Khalid Cheikh Mohammed. Il met en cause la stratégie antiterroriste américaine mise en place après le 11-Septembre, lorsque la priorité donnée au renseignement a souvent pris le pas sur les garanties judiciaires. Même si KSM a revendiqué un rôle dans plusieurs opérations attribuées à Al-Qaïda, notamment à Bali, au Kenya ou dans l’assassinat du journaliste Daniel Pearl, la question centrale demeure : quelles déclarations peuvent être légalement utilisées devant un tribunal ?
Guantánamo face à son procès le plus symbolique
Le procès de Khalid Cheikh Mohammed place une nouvelle fois Guantánamo au centre des regards internationaux. Ouverte dans le contexte de la « guerre contre le terrorisme », la prison militaire américaine a détenu jusqu’à environ 800 personnes et demeure l’un des symboles les plus controversés de l’après-11-Septembre. Son image reste associée à la détention prolongée sans jugement, aux commissions militaires et aux violations présumées des droits fondamentaux.
Pour les États-Unis, ce procès représente un test politique, juridique et moral. Il doit répondre à une attente de justice pour les victimes des attentats du 11 septembre, tout en affrontant l’héritage d’un système que plusieurs administrations ont promis de fermer sans y parvenir. Barack Obama puis Joe Biden ont tous deux affiché leur volonté de mettre fin à cette prison, mais les obstacles politiques, sécuritaires et diplomatiques ont maintenu le site en activité.
La portée symbolique du dossier est immense. Juger KSM à Guantánamo, c’est juger un accusé majeur dans un lieu lui-même devenu objet d’accusation. Le tribunal devra donc convaincre au-delà du verdict : il devra prouver que la justice peut encore s’exercer dans un cadre marqué par plus de vingt ans de controverses.


