Élu en promettant de tourner la page des scandales, Gianni Infantino incarne aujourd’hui un paradoxe saisissant : celui d’un réformateur devenu symbole d’un pouvoir centralisé. À l’approche du Mondial 2026, la FIFA affronte des critiques croissantes sur sa gouvernance, ses alliances politiques et sa gestion de l’argent du football mondial. Entre discours de transparence, diplomatie active et fidélités institutionnelles, le président suisse voit resurgir une question explosive : a-t-il réellement transformé l’organisation, ou reproduit-il les mécanismes qu’il disait vouloir combattre ? Voici les ressorts d’une ascension désormais scrutée bien au-delà des terrains, des cercles du pouvoir international contemporain et du sport business mondial.
Gianni Infantino sous pression à l’ouverture d’un Mondial 2026 déjà politique
À l’heure où le Mondial 2026 s’apprête à s’ouvrir entre les États-Unis, le Mexique et le Canada, Gianni Infantino aborde l’événement dans un climat nettement plus tendu que ne le suggère le slogan officiel d’une FIFA censée “unir le monde”. Le président de l’instance mondiale du football se retrouve au centre d’un débat qui dépasse largement le terrain : gouvernance, neutralité politique, droits humains et proximité avec les puissants composent désormais l’arrière-plan de la compétition.
Le contexte est sensible. Cette Coupe du monde élargie à 48 équipes symbolise l’une des grandes transformations menées sous sa présidence, avec des revenus attendus en forte hausse et une visibilité planétaire renforcée. Mais cette réussite économique s’accompagne d’une exposition accrue. Chaque apparition du dirigeant suisse, chaque geste diplomatique, chaque prise de parole est scruté à l’aune d’une question centrale : la FIFA peut-elle encore prétendre rester neutre lorsqu’elle multiplie les signes de proximité avec des chefs d’État controversés ?
Dans les coulisses du football mondial, le lancement de ce Mondial apparaît donc comme un test politique autant que sportif. Infantino ne joue pas seulement l’image de la compétition. Il joue aussi la crédibilité d’un pouvoir devenu immense.
Dans les coulisses de la FIFA, l’omerta qui verrouille les enquêtes
Enquêter sur la FIFA et sur son président relève, selon de nombreux journalistes spécialisés, d’un exercice particulièrement difficile. Les demandes d’entretien restent souvent sans réponse, les anciens proches parlent peu, et les sources actives dans l’écosystème du football mondial privilégient presque toujours l’anonymat. Cette culture du silence nourrit l’image d’une organisation fermée, méfiante et extrêmement contrôlée.
Cette omerta autour de la FIFA n’est pas seulement une question de communication institutionnelle. Elle tient aussi au poids considérable de l’instance dans les carrières, les financements, les nominations et les accès aux grands événements internationaux. Dans un univers où les fédérations nationales dépendent largement des programmes de développement, critiquer ouvertement Zurich peut avoir un coût. Beaucoup préfèrent donc se taire, même lorsqu’ils ont quitté l’organisation.
Les journalistes d’investigation décrivent un système où l’information circule difficilement, filtrée par des services de communication puissants et par une discipline interne stricte. La conséquence est majeure pour le public : les décisions les plus importantes du football mondial restent souvent opaques, alors même qu’elles engagent des milliards d’euros, des États hôtes et des millions de supporters.
De réformateur promis à président contesté, la métamorphose Infantino
Lorsque Gianni Infantino accède à la présidence de la FIFA en 2016, son profil rassure une partie du monde du football. Après les secousses du Fifagate et la chute de l’ère Blatter, l’ancien secrétaire général de l’UEFA se présente comme un juriste efficace, moderne, capable de remettre de l’ordre dans une institution discréditée. Le mot clé de son début de mandat est clair : réforme.
Près d’une décennie plus tard, l’image s’est profondément transformée. Ses détracteurs voient désormais en lui un dirigeant hyperprésidentiel, peu enclin à partager le pouvoir et habile dans la construction d’alliances. Sa communication, très personnelle, met souvent en scène son rôle central dans le développement du football, tandis que ses choix politiques suscitent des critiques croissantes.
Le contraste est d’autant plus frappant que les attentes initiales étaient élevées. Infantino devait incarner la rupture avec les pratiques anciennes ; il est aujourd’hui accusé par certains observateurs d’avoir perfectionné les mécanismes d’influence plutôt que de les abolir. Cette métamorphose nourrit une interrogation devenue récurrente : le président de la FIFA a-t-il réformé le système, ou le système l’a-t-il absorbé ?
Gouvernance de la FIFA, les réformes promises face aux contrôles fragilisés
La gouvernance de la FIFA devait constituer le pilier du renouveau après les scandales qui ont ébranlé l’institution. Comités d’éthique, organes de contrôle, procédures renforcées : sur le papier, l’architecture semblait conçue pour limiter les dérives et garantir une surveillance indépendante du pouvoir exécutif. Mais plusieurs anciens responsables et experts anticorruption estiment que ces garde-fous ont perdu en efficacité.
Le cœur du problème tient à l’indépendance réelle de ces structures. Lorsqu’un comité est censé contrôler une présidence tout en évoluant dans un environnement institutionnel dominé par cette même présidence, la frontière devient fragile. Des plaintes liées à la neutralité politique ou à certaines décisions stratégiques restent parfois sans suite visible, ce qui alimente le soupçon d’une justice interne peu offensive.
Pour la FIFA, l’enjeu est crucial. Une organisation qui gère la Coupe du monde, attribue des compétitions majeures et redistribue des fonds à 211 fédérations ne peut fonctionner durablement sans confiance. Or la confiance ne se décrète pas. Elle repose sur la transparence, la publication des décisions, la traçabilité des arbitrages et la capacité à sanctionner, y compris au sommet. C’est précisément là que les critiques se concentrent.
Argent, fédérations et fidélités, le moteur discret du pouvoir à la FIFA
Le pouvoir à la FIFA ne se mesure pas seulement en titres ou en discours. Il se construit aussi par l’argent. Sous la présidence de Gianni Infantino, les revenus de l’instance ont fortement progressé, portés par l’élargissement de la Coupe du monde, la création ou la refonte de compétitions et une stratégie commerciale très offensive. Cette puissance financière permet à la FIFA de redistribuer des montants importants aux fédérations membres.
Officiellement, ces programmes de développement servent à moderniser les infrastructures, former les éducateurs, soutenir le football féminin et accompagner les petites nations. Dans de nombreux pays, ils jouent effectivement un rôle concret. Mais leurs critiques y voient aussi un instrument d’influence politique. Le principe électoral de la FIFA – une fédération, une voix – donne le même poids à de très petites associations qu’aux grandes puissances du football.
Dans ce cadre, la redistribution financière peut devenir un levier de fidélisation. Dotations, nominations dans des commissions, accès aux réseaux internationaux : autant d’éléments qui renforcent les loyautés. Sans parler nécessairement de corruption classique, certains experts évoquent un clientélisme institutionnel plus sophistiqué, légal en apparence, mais redoutablement efficace pour consolider une majorité et dissuader toute opposition organisée.
Football mondial et pouvoir politique, le grand test éthique de la FIFA
Le football mondial n’a jamais été totalement séparé de la politique. Mais sous l’ère Infantino, cette proximité paraît plus visible, plus assumée et plus controversée. Les rencontres avec des dirigeants influents, les gestes symboliques envers certains États et l’attribution de compétitions à des pays stratégiques placent la FIFA face à une contradiction majeure : défendre la neutralité tout en évoluant au cœur des rapports de force géopolitiques.
Le cas du Mondial 2026, organisé notamment aux États-Unis, intervient dans une période où les grandes compétitions sportives sont devenues des outils d’image et d’influence. La Coupe du monde 2034 attribuée à l’Arabie saoudite renforce encore ce débat, notamment sur les droits humains, les libertés publiques et le rôle du sport dans les stratégies de puissance. Pour ses opposants, la FIFA ne peut plus se contenter d’affirmer que le football rassemble ; elle doit prouver que ses décisions respectent des principes clairs.
L’enjeu éthique est donc central. Si la FIFA veut conserver sa légitimité, elle devra démontrer que ses choix ne répondent pas uniquement à la rentabilité, aux alliances diplomatiques ou aux intérêts de ses dirigeants. À défaut, le ballon rond risque de rester universel, mais son gouvernement de paraître de plus en plus politique.


