Cinq ans après leur retour au pouvoir, les talibans orchestrent en Afghanistan une commémoration hautement politique, entre démonstrations militaires, mobilisation populaire encadrée et récit officiel de « victoire ». À Kaboul comme dans d’autres villes, les images révèlent un régime soucieux d’afficher son autorité, tout en rappelant les fractures profondes d’un pays isolé, marqué par la restriction des libertés, l’effacement des femmes et la propagande auprès de la jeunesse. Cette séquence visuelle éclaire les enjeux d’un pouvoir toujours contesté sur la scène internationale et les inquiétudes persistantes autour des droits fondamentaux, dans un contexte de crise humanitaire, économique et diplomatique durable majeure.
Les talibans célèbrent à Kaboul cinq ans de pouvoir en Afghanistan
À Kaboul, les talibans ont marqué le cinquième anniversaire de leur retour au pouvoir par des rassemblements visibles dans plusieurs quartiers de la capitale afghane, notamment près de l’ancienne ambassade des États-Unis, fermée depuis le retrait américain de 2021. Cette date, devenue hautement symbolique pour le régime, a été présentée comme la célébration de la « victoire » de l’Émirat islamique d’Afghanistan sur les forces étrangères et sur l’ancien gouvernement soutenu par l’Occident.
Drapeaux blancs frappés de la profession de foi islamique, chants patriotiques, danses traditionnelles et cortèges de véhicules ont rythmé une journée déclarée fériée par les autorités. Dans les rues, des centaines de partisans, principalement des hommes et de jeunes garçons, ont participé aux festivités, tandis que les forces talibanes encadraient les rassemblements.
Le message politique était clair : afficher un pouvoir installé, sûr de lui et déterminé à contrôler le récit national. Pour les responsables talibans, ce 15 août ne commémore pas seulement la chute de Kaboul, mais l’ouverture d’une nouvelle ère. Pour une partie de la population afghane, en revanche, cette date reste associée à l’exil, à la peur et à la disparition progressive des libertés publiques, en particulier pour les femmes.
Dans les rues afghanes, le régime taliban affiche sa force militaire
La célébration du cinquième anniversaire du retour au pouvoir des talibans a surtout pris la forme d’une démonstration de force militaire. À Kaboul, Herat ou Kandahar, des combattants armés ont circulé à bord de pick-up, de motos, de quads et de véhicules blindés, brandissant les drapeaux de l’Émirat islamique sous les regards des habitants. Le pouvoir a voulu donner l’image d’un régime victorieux, capable de contrôler l’espace public et de mobiliser ses forces.
Parmi les symboles les plus commentés figuraient un Humvee abandonné lors du retrait américain et un char russe, rappelant la défaite soviétique de 1989. Ces véhicules, exhibés comme des trophées, s’inscrivent dans une narration soigneusement construite : celle d’un mouvement qui aurait vaincu deux grandes puissances militaires au nom de l’indépendance afghane.
La présence massive d’armes, de fusils d’assaut et d’hommes en treillis a aussi envoyé un signal aux opposants intérieurs. Derrière les festivités, le régime taliban a rappelé que son autorité repose d’abord sur la force, la surveillance et la capacité de dissuasion. Dans un pays où l’économie demeure fragile et où la reconnaissance internationale reste limitée, cette mise en scène militaire sert autant à galvaniser les partisans qu’à intimider les critiques.
Femmes effacées des célébrations, les droits des Afghanes au cœur du malaise
L’absence quasi totale des femmes lors des célébrations à Kaboul a rappelé, avec une brutalité silencieuse, l’un des marqueurs les plus controversés du régime taliban : l’effacement progressif des Afghanes de l’espace public. Alors que des défilés d’athlètes et des cortèges festifs étaient organisés, ils étaient exclusivement masculins, dans un pays où les femmes sont interdites de nombreux lieux d’éducation, de travail et de sport.
Une scène a particulièrement résumé ce malaise : une femme vêtue d’un tchador vert et d’un voile noir, qui posait pour des selfies, aurait été rapidement priée de s’éloigner. L’épisode illustre la rigidité des normes imposées par les autorités, qui encadrent jusqu’à la visibilité des femmes dans les moments officiels.
Depuis leur retour au pouvoir, les talibans ont multiplié les restrictions contre les droits des femmes afghanes : exclusion des universités, limitation des emplois, obligation de respecter des codes vestimentaires stricts, interdiction d’accès à de nombreuses activités publiques. Ces mesures ont provoqué une condamnation internationale régulière, sans pour autant infléchir la ligne du régime. À Kaboul, la fête officielle a donc eu un envers sombre : celui d’une moitié de la population reléguée hors champ.
Enfants, armes et drapeaux, la propagande talibane met en scène la jeunesse
Les images d’enfants afghans vêtus de tenues militaires, tenant des pistolets en plastique ou posant près de combattants armés, ont constitué l’un des aspects les plus troublants des célébrations. À Kaboul comme à Herat, de jeunes garçons ont été intégrés aux cortèges, assis sur des véhicules décorés de drapeaux talibans ou debout aux côtés d’hommes lourdement armés. Cette présence n’était pas anodine : elle participe d’une propagande talibane visant à transmettre très tôt les codes du régime.
Certains enfants ont été photographiés avec des drapeaux, d’autres près de symboles évoquant les combattants et les kamikazes, comme des barils en plastique utilisés dans la mise en scène militante. Le message est double : célébrer la victoire passée et préparer l’imaginaire des générations futures autour de la guerre, du sacrifice et de l’obéissance.
Dans un pays où des millions d’enfants ont grandi au rythme des conflits, cette militarisation de la jeunesse inquiète les défenseurs des droits humains. Elle renforce l’idée d’un État qui cherche moins à ouvrir un horizon civil qu’à entretenir une culture de mobilisation permanente. Les drapeaux, les armes et les uniformes deviennent ainsi des outils d’identification politique dès le plus jeune âge.
À la Loya Jirga, les talibans institutionnalisent le récit de leur victoire
À la tente de la Loya Jirga, lieu hautement symbolique de la vie politique afghane, les talibans ont organisé une cérémonie officielle destinée à inscrire leur retour au pouvoir dans une continuité institutionnelle. Plusieurs centaines de membres du mouvement et de hauts responsables étaient présents pour commémorer la chute de l’ancien gouvernement et le retrait des forces américaines. L’objectif dépassait la simple célébration : il s’agissait de transformer une prise de pouvoir militaire en récit d’État.
Mawlawi Amir Khan Muttaqi, ministre des Affaires étrangères par intérim, a pris la parole devant l’assemblée, renforçant l’image d’un régime qui cherche à se présenter comme stable, organisé et légitime. En mobilisant les codes d’une cérémonie officielle, les talibans tentent de donner à leur gouvernance une apparence de normalité, malgré l’absence de reconnaissance internationale pleine et entière.
Cette stratégie de communication est centrale pour l’Émirat islamique. Elle vise à imposer une lecture unique des événements de 2021 : non pas l’effondrement d’un État fragile, mais la victoire d’un mouvement présenté comme national et religieux. À travers la Loya Jirga, les talibans cherchent ainsi à institutionnaliser leur version de l’histoire afghane contemporaine.
De Madrid à Amsterdam, l’Europe se mobilise pour les femmes afghanes
Alors que les talibans célébraient leur pouvoir en Afghanistan, des rassemblements organisés en Europe ont rappelé que la situation des femmes afghanes demeure une urgence internationale. À Madrid, des femmes afghanes, des demandeuses d’asile et des collectifs féministes se sont réunis à la Puerta del Sol pour dénoncer les restrictions imposées aux filles et aux femmes depuis le retour des talibans à Kaboul.
Les manifestantes ont appelé les gouvernements européens à ne pas banaliser le régime taliban et à placer les droits des Afghanes au centre de toute discussion diplomatique. Elles ont également demandé davantage de protection pour les réfugiées, les militantes, les journalistes et les anciennes fonctionnaires menacées en Afghanistan.
À Amsterdam, plusieurs organisations ont porté un message similaire : l’Union européenne et les Pays-Bas ne doivent pas contribuer, même indirectement, à légitimer un pouvoir qui exclut les femmes de la vie publique. Ces mobilisations, organisées autour du cinquième anniversaire de la prise de Kaboul, soulignent le contraste entre la propagande de victoire affichée par les talibans et la réalité d’un pays où les libertés fondamentales reculent. Pour les militantes, le silence diplomatique serait une seconde condamnation.


